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Vallée, monastère et village sont liés par le même nom : San Millán de la Cogolla. Il n'est pas nécessaire de pondérer la beauté exubérante du paysage : elle est là pour le plaisir des yeux et pour la paix de l'esprit. Il faudrait prendre la main du curieux qui se montre, pèlerin ou touriste, pour collectionner avec le même empressement dévotions ou images fugaces, et le forcer à faire halte à chaque détour du chemin, devant chaque pierre, à chaque page des nombreux parchemins et livres irremplaçables. En effet, San Millán de la Cogolla a vécu la moitié de l'histoire castillane, autant de cele de la Navarre et certains des chapitres les plus remarquables de l'histoire espagnole.

Tout a commencé avec ce petit pâtre que Dieu a voulu anachorète, que l'évêque ordonna prêtre et que les disciples ont converti en abbé. Il vécut longtemps : un peu plus de cent ans. Il naquit à Berceo en 473 et mourut en 574. Il fit des miracles comme on fait la charité en distribuant du pain : sans faire de distinction. Il n'est donc pas étonnant que cette Espagne du septième siècle qui avait besoin de mythes et d'objectifs pour s'identifier à eux ait trouvé dans le sépulcre de Saint Millán un aimant de dévotions : Saint Braulio de Saragosse écrit sa Vie, Saint Eugène qui était poète rédige les oraisons de sa liturgie et lui consacre des distiques latins émus. C'était vers l'an 634 et moines et pèlerins se réunissaient déjà à Suso.

Au dixième siècle, la Castille et la Navarre, parfois en bonne harmonie et parfois au milieu de querelles entre voisins irréconciliables, parviennent à implanter la culture chrétienne sur ces terres. Elles souhaitent attirer dans leur orbite le monastère de San Millán déjà ancien parce qu'il colonise des terres, copie des codex ou fournit des scribes à la cour. Castillans et Navarrais lutteront donc pour privilégier les moines. En 1030, Sancho el Mayor qui réinvente le Chemin de Compostelle, fait déplacer les reliques de Saint Millán pour les mettre à la vue de tous comme une planche de dévotions. Son fils, García de Nájera, entame la construction d'un nouveau monastère, celui de Yuso, parce que tant de vie ne pouvait plus tenir dans l'exiguïté de Suso. Les travaux s'achèvent à l'époque de Sancho IV, de Peñalén, en 1067, et c'est également à cette époque que se termine le reliquaire d'ivoires.

Sont sanctifiés au monastère, Domingo de Cañas ou de Silos, Oria l'emmurée, l'abbé Pedro qui possédait le meilleur des arts pour copier et décorer des codex, l'abbé Blas, entrepreneur né, le moine Munio à qui nous devons sûrement le premier texte, presque littéraire, en langue espagnole. Puis viendront, le moine Fernando, confident d'Alfonso VI, un autre Fernando très rusé et plus imaginatif encore qui rendit plausible tout ce qui n'était pas sûr dans l'histoire, le poète Gonzalo de Berceo, le calligraphe de Felipe II, frère Martín de Palencia, le cardinal José Sáenz de Aguirre, l'archiviste et médiéviste frère Plácido Romero, le polygraphe père Toribio Minguella, le vénérable, à notre époque, le père Joaquin Peña...
Tant d'histoire, tant de savoir, tant de sainteté contenu dans un si petit paysage ont fait que l'Unesco reconnaisse que San Millán de la Cogolla doit être protégé à tout prix comme Patrimoine de l'Humanité.

Monastère de Yuso

Laissons les souvenirs et passons aux réalités palpables. Yuso est une nostalgie lyrique, un monument civil. À Yuso, la vie monacale a été plus tenace que les pierres : les romanes de 1067 ont disparu, remplacées par les constructions renaissance actuelles, mais c'est encore un monastère parce qu'il y vit une communauté. Si nous faisons la somme des années passées par les moines disciples du fondateur Saint Millán, soumis à la Règle de Saint Benoît et celles passées entre ces murs vénérables par les moines actuels, augustins récollets, nous obtenons quatorze siècles et demi bien remplis. Je pense qu'aucun autre monastère espagnol ne peut présumer d'une aussi longue tradition.

La façade par laquelle nous entrons a été achevée en 1661 et elle est l'oeuvre de l'architecte Pedro de Basave avec des sculptures de Diego de Lizarra : un grand relief nous présente Saint Millán comme nos grands-parents s'obstinaient à l'imaginer, à cheval et décapitant des maures. Le dessin est une simplification de la grande toile qui préside le retable du maître-autel de Juan Ricci, peinte en 1654, et c'est une sorte de revendication du patronage du saint sur l'Espagne pour être apparu dans les batailles de la Reconquête comme l'apôtre Saint-Jacques.

La première pièce que nous visitons est appelée Salon des Rois en raison des quatre tableaux du même Ricci, qui représentent Fernán González, Sancho el Mayor, García de Nájera et Alfonso VII de Castille. Nous poursuivons par le cloître processionnel, de style renaissance, avec des réminiscences gothiques sur les voûtes et plateresques dans la décoration, mais inachevé parce qu'il semble que les abbés du XVIe siècle dépensaient tous leurs ducats avant de finir leurs projets. À la tombée du jour et quand les oiseaux cessent de chanter, ce cloître est un des quelques endroits où il est possible de goûter ce silence et cette musique des sphères auxquels rêvait frère Luis de León. Une date sur la magnifique porte qui donne accès à l'église nous indique qu'il a été achevé en 1554.





Nous passons du cloître à l'église, orgueil de la communauté bénédictine qui l'a construite entre 1504 et 1540. En 1595, le mur nord-est s'est effondré et il a fallu baisser les voûtes et les renforcer à l'aide de murs de soutènement qui sont maintenant unis par des colonnes et de gros murs latéraux. Même dans ces conditions, les dimensions sont impressionnantes. Le retable du maître-autel a été conçu par l'abbé Ambrosio Gómez qui a ramené de la ville et de la cour, en 1653, le meilleur peintre de cloîtres du baroque, frère Juan Ricci, pour qu'il exécute les huit toiles qui le décorent. Les grilles, forgées par Sebastián de Medina, terminées en 1679, méritent d'être vues. Il y a beaucoup plus à admirer : l'orgue, le choeur et ses magnifiques sculptures, la chaire paroissiale de la partie postérieure, la lumière audacieuse du choeur haut et les médaillons de sa voûte...





La sacristie est une surprise de couleur en raison des fresques du plafond. Elle est dédiée à Notre Dame, qui préside l'ensemble avec une excellente sculpture qui date de 1700 environ et qui est entourée de quatre saints docteurs marials depuis les angles de la voûte en berceau. N'oublions pas d'admirer la collection de cuivres flamands placée sur la commode ou les quatre toiles de peinture napolitaine, placées sur le mur, à droite du spectateur, le tout de la deuxième moitié du XVIIe siècle.

L'escalier situé près de la porte de la sacristie nous conduit au cloître supérieur, généreux en lumière et en espace, oeuvre de l'italien Andrés de Rody selon un contrat passé entre l'architecte et l'abbé Pedro de Medina en 1572. Depuis que Rody l'a terminé, aucune modification n'a été réalisée en dehors de la protection contre les intempéries avec la pose de fenêtres et de verrières pour protéger la vie des moines qui y passaient la plus grande partie de leur temps. Vingt-quatre peintures en plein cintre nous raconte la vie de Saint Millán. Quand Jovellanos a visité le monastère en 1795, il a déclaré avoir lu sur l'une d'entre elles Spinosa faciebat 1662, ce qui nous indiquerait l'auteur et la date. Mais ce n'est pas du tout certain, car Espinosa n'a pu peindre que la moitié de ces tableaux. Il serait aventureux de lui attribuer l'autre moitié des peintures.





Dans un des angles du cloître, une salle d'exposition où il y a beaucoup à contempler : d'autres peintures de Ricci, de nouveaux cuivres flamands, plusieurs sculptures en bois ou, protégés dans des vitrines, les ivoires qui sont des reproductions de ceux qui ont été ouvrés pour les reliques de Saint Millán en 1067 et qui constituent, sans aucun doute, un des trésors de l'art espagnol. Près d'eux, dans une autre vitrine, le coffret des reliques sur lequel sont plaqués les ivoires, encore doublé de soie arabe de la première moitié du XIe siècle. Pendant la guerre d'indépendance, en 1809, il a été dépouillé de l'or et des pierreries qui le recouvraient.

Si nous cherchons dans le cloître, dans l'angle opposé à cette salle d'exposition, nous pouvons finir notre visite en descendant l'escalier noble, à l'excellente forme architecturale et à la balustrade convenable. Sous un des lions qui soutiennent les écussons, celui du monastère et celui de la couronne de Castille, au pied de ce même escalier, figure la date de cet ouvrage : 1697.